Ophélie Conan

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Au commencement, j'en suis sûre, était le vide. Néanmoins, j'apparus sur terre avec un joli prénom: Ophélie. Comme la douce et pure, comme l'ange de perfection qui ne supporta aucune flétrissure. Quant à mon nom, Conan, vous connaissez sans doute le fameux capitaine, mais aussi le terrible barbare?

vendredi 13 juin 2014

La dérive

 Depuis peu, je prends conscience que mes escapades nocturnes que je faisais seule, et plus récemment avec Marianne, toujours à poil sous un manteau ou une cape, peuvent s’apparenter à ce que les situationnistes appellent "dérive". Je pratique ce sport, rituellement, toujours naïvement, sans doute parce que j’y ai été initiée par mon amant Antoine, mais surtout parce que j’y ai toujours pris beaucoup de plaisir. Je n’ose tenter moi-même une définition de la dérive, mais j’ai trouvé celle-ci dans mes recherches: "La dérive est une manière d’errer dans une ville pour sa découverte en tant que réseau narratif, d’expérience et de vécu. C’est une démarche qui consiste à se déplacer à travers différentes ambiances d’un espace (une ville, un quartier) en se laissant guider par les effets de celles-ci." Autrement dit, c’est une technique de déplacement sans but qui se fonde sur l’influence du décor. La dérive est donc différente de la promenade ou du voyage qui sont orientés généralement vers un but. Guy Debord écrit à ce sujet: "Les difficultés de la dérive sont celles de la liberté." En effet, tout concourt à diriger nos pas dans la ville. Pour les situationnistes, il ne s’agit pas de marcher au hasard comme le préconisaient les Surréalistes, mais de suivre "le relief psychogéographique", d’explorer les "unités d’ambiances" et d’en rendre compte en élaborant les fameuses cartes psychogéographiques.

 Par mes déambulations souvent nocturnes, je ne suis pas sûre de traduire l’idéal situationniste et d’ailleurs, je m’en fous. J’essaie de faire ce que je ressens, ce qui est beaucoup mieux. Finalement, je me sens assez proche de la dérive dadaïste, caractérisée par le jeu (pour moi érotique), mais également surréaliste, laquelle viserait, au travers d’une errance, une exploration de l’Inconscient. Dans ces deux cas, déambuler dans la ville (mais aussi dans la campagne) ne se limite pas à observer et à rendre compte, mais à transformer ma vie quotidienne sur la base du hasard, de la coïncidence, de l’inconscient et du désir. Et contrairement à ces grands précurseurs, je n’imagine pas qu’il faut limiter la dérive au seul domaine de la ville, car j’aime aussi dériver dans des banlieues, des villages, des forêts, des champs.

 Ainsi, j’aime bien cette définition de Ralph Rumney ("Les ultimes dérives d’un auto-stoppeur"): "La dérive est une traversée du désert par des sentiers non découverts. Parce que tu vois, moi la chose que je dénonce en France, c’est le jacobinisme. On nous impose où il faut aller, par où il faut marcher. Et la dérive, c’est le contraire. On découvre des parcours inapparents dans les villes, dans les cités, dans les rues et, curieusement, les dériveurs se rencontrent sans se connaître."

 Dériver, n’est pas suivre le sens de la flèche. Et quand Debord dit que la dérive doit s’effectuer en ville, parce que c’est le lieu de la modernité, je n’ai pas très envie de le suivre. Il y a tant de lieux merveilleux dans la nature, de jour comme de nuit!

 Ce qui me semble marquer la dérive, c’est quand on oublie le temps, quand le cœur palpite à tout va, lorsque on ressent un formidable chamboulement, un formidable dérèglement des sens, selon l’expression de Rimbaud. Alors, je me sens libre, je marche en allant là où mes sens, mon inconscient, mon corps me disent d’aller. Je n’ai aucune contrainte de temps, je n’ai de rendez-vous avec personne, je ne vais voir personne, je ne sais pas ce que je cherche, mais je finis par le découvrir. Je m’enfonce dans la ville, sur les routes, dans les sentiers de la campagne, je ne sais où je vais, mais j’y vais. Je m’imprègne des ambiances, des odeurs, des bruits, des moiteurs, des matités, des lumières. J’écoute la musique des lieux. Ce sont ces choses qui guident mes pas et parfois m’entraînent dans des terrains vagues, des cimetières, des bâtisses désaffectées, ou qui m’arrêtent pour me donner le temps de me procurer du plaisir en glissant mes doigts dans ma fente, toujours là, toujours présente et toujours accessible sous le textile qui m’enveloppe, toujours prêt à être écarté.

 Quelles sensations! Etre nue et marcher sous une pluie incessante qui éclabousse les pavés luisants. Suivre cet homme dont la démarche pesante me montre qu’il ne se doute de rien. Sonorité différente et très étrange de cette rue. Une auto se gare, fait un créneau, je m’arrête, je la regarde. Une roue s’immobilise dans le caniveau. Une femme pressée me double en faisant claquer ses talons-aiguilles sur les pavés du trottoir. Je ralentis, je lève mes yeux sur les façades des immeubles haussmaniens, je regarde le ciel. Je ne sais plus où je me trouve, je suis bien, je me sens libre. Le chemin est boueux. Une feuille tombe, une feuille de chêne, puis d’autres, je ne suis plus en ville, je marche dans l’espace halluciné d'une campagne. Je me pique à un rosier. Mon sang coule. Une auto me double. je m’arrête sur un talus, suce mon doigt. Il fait plein soleil. Je me caresse. Marianne est là qui fait comme moi. Nous nous caressons. Je ressens ma solitude. Je suis de nouveau en ville, devant une vitrine, peut-être à Paris, non loin de l’Opéra. Magasin de chaussures pour femmes. Alignements de stilettos. Non, il s’agit d’Istanbul. Plutôt Venise. J’ai perdu la notion du temps, j’ai perdu mes repères. Je rencontre des gens. Mon manteau est grand ouvert, je le quitte, je le jette derrière moi, il s’envole, je croise des gens qui marchent tête baissée. Il fait du vent. Mon sexe est libre. Personne ne fait attention à moi, personne ne fait attention à personne. Les gens se croisent. Je suis nue, je vis une nouvelle vie, j’erre dans Londres et me sens vraiment exister. Je m’assieds sur un banc, je regarde la Tamise. Je m’allonge sur une tombe, cuisses écartées, c’est un petit cimetière du pays bigouden, je ne sais lequel. Je me plais dans cette pose sur le froid granit. La ville, le chant des oiseaux, la profondeur des racines sous la terre, le calvaire près de la chapelle, l’océan qui fouette, l’écume, le vent sur mes lèvres, je ressens mon existence à travers l’existence du monde et de ses vibrations.

(Par un fleuve emportée...)

4 commentaires:

  1. Je te comprends pleinement. J'ai découvert cette "dérive" depuis plus d'un an. Il est vrai que c'est très plaisant. Tu me donnes plein d'idée en plus ;)
    Bisous

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  2. Chère Ophélie, Merci pour cette bouffée de liberté et de joie essentielle, dans ce monde qui m'étouffe parfois (au propre comme au figuré)...
    La liberté, c'est sans doute cette dérive vers l'extase hors des sentiers battus, cette façon de sentir et de jouir unique et hors normes qui est la vôtre :)
    Doux baiser

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    1. Je ne sais pas ce qu'est la liberté. Je ne sais pas si l'on peut en donner une définition avec des mots, mais j'ai l'impression parfois de la vivre de cette manière.
      Bisous, chère Ondine,
      Ophélie

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