Ophélie Conan

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Au commencement, j'en suis sûre, était le vide. Néanmoins, j'apparus sur terre avec un joli prénom: Ophélie. Comme la douce et pure, comme l'ange de perfection qui ne supporta aucune flétrissure. Quant à mon nom, Conan, vous connaissez sans doute le fameux capitaine, mais aussi le terrible barbare?

vendredi 30 mai 2014

Petit jeu à l'usage de moi seule

Illustration: Paula Meadows

 "Quand je sortis des toilettes, je revins sur mes pas, sous la partie abritée, et franchis la chaîne qui interdisait au public de traverser les voies et de se rendre sur ce quai numéro 2. Longeant le convoi convoité, je remarquai l'absence de tractrice, ce qui me rassura quelque peu. Exaltée par la présence de ce monstre splendide, baroque et magique, j'ouvris une portière et montai dans une voiture. Cela sentait bon la S.N.C.F., un mélange de senteurs indéfinissbles où la sueur, la moleskine et le tabac froid dominaient. Tâtonnant comme une aveugle, je parcourus l'étroit corridor et pénétrai dans un compartiment.

 Que venais-je donc faire en ce lieu? Je l'ignorais complètement. Pour toute réponse, je laissai choir mon manteau sur une banquette et, entièrement nue, posai mon postérieur sur la froide moleskine du siège, tout près de la fenêtre. Reprenant mes seins à pleines mains, je les broyai de nouveau entre mes doigts. Puis, les abandonnant aussi vite, écartai mes cuisses et, du bout de mon majeur, entre mes lèvres, recommençai à tourmenter mon clitoris. J'aurais pu ainsi continuer à me branler tranquillement, si une véritable frénésie d'exhibition, soudain, ne m'avait saisie."

Extrait de Une nuit, un train 

mercredi 28 mai 2014

Solitaires


J’aime observer les yeux qui naviguent dans le vague, les bouches qui s’arrondissent ou se ferment, les doigts agiles qui effleurent et jouent avec les mimis humides. C’est toujours très beau et merveilleux, c’est pourquoi nous le faisons ensemble, pour nous offrir ce divin spectacle. C’est une sorte de rituel. Quand nous sommes entrées dans ses méandres, nous le poursuivons jusqu’au bout dans sa forme pure. Il ne viendrait à l’esprit d’aucune d’en rompre le déroulement, par exemple, de se lever et d’aller embrasser ou caresser l’une ou l’autre, non, chacune s’active en solitaire, pour elle-même, divinement, pour offrir le spectacle de son bien-être et de son plaisir aux deux autres, et chacune jouit de ce qu’elle a à jouir. Bien sûr, les orgasmes abondent, les poses varient, le hiératisme du départ laisse bien souvent place à d’intenses contorsions, le silence se fissure, troué par des gémissements, des ronronnements, des stridences, des cris de fauves. A force, cela finit par avoir une fin. La tempête se calme. Nous nous regardons, cette fois vraiment, en conscience, en souriant, toujours éloignées les unes des autres. Et les livres se referment, nous nous levons, nous rapprochons l’une de l’autre, nous embrassons en guise de remerciement, puis retournons à nos occupations habituelles et domestiques.

lundi 26 mai 2014

L'hôtel du chemin du diable

                                    à Marianne

Avant d’aller déjeuner 
A l’hôtel du chemin du diable 
Ce dimanche quand tu es venue de si loin
Pour m’aider à attraper des libellules
Nous sommes d’abord allées visiter
Ce tout petit lavoir
Au bord d’un clair ruisseau
Près d’une ferme tu t’en souviens
Où il y avait deux chiens
Un petit et un gros
Qui nous suivaient
Et te faisaient si peur
A table au restaurant
Tu m’as regardée
Comme si j’avais été un des leurs
Mais après 
Lors de la chasse aux libellules
Tu n’étais plus si gourde
Et ne faisais plus aucune bourde dans mon cœur

Ni ailleurs

samedi 24 mai 2014

Aïe!



 "La belle black hésita quelque peu, mais ne put s’empêcher de se rendre dans la salle de bain où elle sélectionna deux pinces à linge en plastique qui ne serraient pas trop fort. De retour près de son amie, elle saisit son sein gauche et, avec un peu d’appréhension, laissa se refermer la pince ouverte sur le bout fragile.
— Aïe ! couina Alison, ça fait mal!
— Tais-toi, ordonna Miona en fixant la seconde sur l’autre bout, et maintenant, continue ta lecture!"

Extrait de "Black and White" 

jeudi 22 mai 2014

Noix et moi

La petite noix
Qui est en terre
Tant terre
Déposée par un écureuil roux 
Acrobate 
Mais génialement oublieux
Sait que la lumière
Vibre au dessus d’elle
D’aile

Alors la petite noix pousse
Petite voix
Silencieuse
Qui se dresse
Qui cueille la lumière
Qui devient
Qui sera 
Noyer majestueux
Vertueux

Moi quand je serai sous terre
Souterraine
Reine refroidie
Avec ou sans mon wavy
Dans mon inconfortable
Etroit cercueil
Je ne saurai même plus
Deviner la présence de la lumière 
Tout au-dessus de moi

Ainsi que la futée petite noix

(Par un fleuve emportée...)

mardi 20 mai 2014

Les vieilles locomotives

 Le 17 mai dernier, j'ai eu 46 ans et, dieu merci, l’on m'en donne beaucoup moins, mais ce n’est là qu’un sursis. Le temps inexorablement fait et continuera de faire son œuvre. Même si, jusqu’à présent, il m’a beaucoup épargnée, cela ne durera pas. Mon corps inexorablement deviendra celui d’une vieille femme. Ma peau se flétrira, se crevassera, se couvrira d’angiomes, deviendra immonde. Mes seins tomberont. Mon corps n’inspirera plus ni désir ni amour, et me mettre nue me deviendra insupportable. Je serai une vieille locomotive impotente, incapable de me bouger moi-même. J’ai vu ça en m’occupant de petites mamies dans la maison de retraite où j’ai travaillé en 2009. 

 Parfois, je me dis qu’il vaudrait mieux mourir plutôt que de connaître ce lent sabotage du temps, sabotage qui nous métamorphose imperceptiblement, en une chose usée, moche et inutile. Mais non, je tiens trop à la vie pour me tuer, je tiens trop à ce que je crois être encore ma jeunesse qui me fait vivre dans le déni. Je me dis que je suis encore jeune, encore belle, encore vive et pleine de forces, et cette pensée que je vais devenir vieille, que je suis déjà vieille, je la juge folle et déraisonnable. D’autres fois je me dis: tant pis les rides, tant pis les seins qui tombent, tant pis les fesses qui s’avachissent, c’est la vie qui s’en va, et après? Sommes nous si importants sur cette terre pour nous pencher si gravement sur le sort de notre petit nombril? Et puis, certainement n’y a-t-il pas de la beauté chez la femme âgée, et même chez la petite vieille?

 Sans doute est-il plus sage de prendre des distances avec un idéal de beauté fabriqué de toutes pièces par les médias. Tout le monde sait que derrière la photo d’un corps de rêve, il y a toute une équipe de décorateurs, de maquilleurs, d’éclairagistes, tout un art de faire poser le modèle, avec, au final, la magie de photoshop pour corriger les éventuelles et dernières imperfections. La beauté féminine est diverse, mais malgré tout s’impose une forme idéale, la Barbie: taille fine, poitrine avantageuse et ferme, longues jambes, ventre plat, lèvres charnues. Autrement dit, moi. Hum, hum. Je tousse mon Coca!

 Eh oui, l’image se détériorera. Le destin de la forme est de se déformer. C’est pourquoi il faut résister à la dictature de la beauté, ne pas se laisser emporter par ce tourbillon insensé du toujours plus mince, toujours plus ferme, toujours plus lisse, toujours plus jeune. J’essaie de ne pas tomber dans les extrêmes, mais quand même, je dois être honnête, je crains la suite, et, pour l’instant, je me soigne, je me bichonne, je me ménage, je m’impose une hygiène de vie qui, je l’espère, ralentira mon vieillissement. Je ne fume pas, je cours, je fais de la gym, je baise, et je ne me maquille pas tous les jours pour continuer de me reconnaître au réveil, sans fard ni artifices. J’observe mon corps, j'essaie d'en accepter l'évolution pour ne pas me réveiller, un beau matin, à soixante quatre ans, complètement paniquée par des seins tombants et une peau affreusement ridée.  

 Me conserver en bon état ne me rend pas plus heureuse, mais me permet de croire encore à mon potentiel de séduction, et quand je me sens plus séduisante, cela m’aide à me sentir plus heureuse. C’est sûrement idiot, mais je serais bien déçue si mes jeunes amoureuses me faisaient des remarques sur l’apparition d’un petit bedon ou sur des fesses un peu trop flasques! Ah! vanité féminine! Pourtant, c’est vrai, aimer quelqu’un, c’est l’aimer tel qu’il est, avec ses défauts, son petit ventre, ses poignées d’amour, ses seins qui pendent, ses cuisses adipeuses ou trop maigres. C’est vrai, le sentiment amoureux n'a rien à voir avec le tour de hanches, le cou qui vieillit, les dents qui jaunissent ou la coupe de cheveux, mais c’est aussi offrir un beau cadeau à l’autre que de lui offrir un corps séduisant qui le fait rêver. Le plus beau cadeau n’est-il pas d’offrir du rêve? 

 Heureusement, c’est beaucoup plus facile quand, à la maison, comme nous, on est trois filles. Ensemble, on se fait de la prévention mutuelle, on s’observe, on se critique, on se donne des tuyaux, des recettes. Plus particulièrement, nous soignons notre visage, et justement notre cou, notre décolleté. Par exemple, quand nous allons au soleil, nous lui appliquons rituellement de la crème solaire. Et lorsqu’on se démaquille, on se démaquille ensemble le cou. Idem pour les soins du jour et ceux du soir. Car le cou d’une femme est ce par quoi la vieillesse est immédiatement visible. Pourtant le cou adore les masques et un gommage léger, mais il faut lui appliquer celui du visage et non celui du corps. Aussi nous nous massons très souvent le cou du bas vers le haut, pour mieux contrarier la pesanteur, avec des mouvements souples qui évitent la trachée artère. Et nous n’oublions évidemment pas l’arrière du cou ainsi que les oreilles. C’est pourquoi il nous arrive de faire d’horribles grimaces pour dynamiser les muscles de notre cou et de notre décolleté qui nous font éclater de rire comme des malades mentales. Bien sûr, nous n’oublions pas non plus les crèmes anti-âge pour le visage!

 Bon, j'ai dit assez de conneries, la vie est belle et le bateau coule.

(Par un fleuve emportée...)

lundi 19 mai 2014

Tsoin soin

Comme dit Monsieur Debord
Il est important de changer de bord
Il s’agit de parvenir à un usage passionnant de la vie
C’est pourquoi ma mie je te donne à sucer chaque jour 
Rien qu’à toi 
Mes fraises tagada
Et prends soin de ton petit lapin

samedi 17 mai 2014

Vêtue de lait

Milky pinup (2013) - Jaroslav Wieczorkiewicz
Vêtue de lait
Laitue de vie
Elle rêve la vie
Mais la vie la tue

(Par un fleuve emportée...)

vendredi 16 mai 2014

Nous deux à Camogli

 Nous deux, à Camogli, chez Maria, nous passions nos soirées à faire l’amour, nues sur le grand lit de la grande chambre nue qu’elle nous louait. Nous laissions la fenêtre ouverte pour mieux inviter les étoiles, et moi, me glissant d’abord entre ses cuisses, je venais rendre hommage à son minou. Je l’embrassais, l’agaçais calmement, titillais tranquillement son clitoris, agitais tous ses ressorts, et le baisais beaucoup entre mes lèvres mouillées de ma salive et de son jus, puis je venais m’échouer sur elle pour baiser ses autres lèvres, murmurer dans son cou des mots tendres, des mots d’amour, lui faire goûter sa liqueur. Puis je recommençais, revenais vers son minou patient, le couvrais encore de myriades de petits baisers, entrais un, deux, trois doigts dans son intérieur rose de chérubin, pendant qu’elle malaxait ses seins et s’abandonnait, tête renversée à flanc de colline. Petit à petit, j’allais plus loin, insistais sur son petit bouton, le faisais vibrer au bout de chacun de mes dix doigts, le mordillais entre mes dents, l’agitais de toutes les manières, l’aspirais entre mes lèvres. Alors son ventre et son bassin se creusaient, ondulaient comme une houle indécise, et je m’émerveillais d'entendre le nuage de sa voix. Sous les coups de ma langue, ses grandes boucles d’oreilles se balançaient en rythme, mais tout se passait lentement, selon une grande et large ondulation, comme si elle s’était transformée lentement en un océan de porcelaine. A force, elle jouissait, perdait insensiblement le nord, et devenait doux allègement. Soudain, elle me regardait en semblant venir de l’avenir et, à son tour, se glissait entre mes cuisses pour me rendre la pareille et me faire subir le même doux supplice enchanteur. Ainsi, inlassablement, nous alternions nos places jusqu’à une heure avancée de la nuit.

 Pendant ce temps, derrière le mur où était accolé notre lit, dormait l’austère Maria, notre hôtesse. La dame était un patient plumeau entre des mains expertes et patientes. Tout le jour, elle faisait du ménage, de la lessive, ne quittant ses balais, serpillères et produits récurants que pour se rendre à la messe à des heures bien précises. Elle n’exprimait ni état d’âme, ni irritation, ni bienvenue, ni à notre endroit ni à l’égard de quiconque, car il nous semblait qu’elle ne parlait à personne dans le voisinage. Toujours en mouvement, silencieuse et peu souriante, sa journée était accaparée par une idée fixe, celle de faire son devoir comme un groupe électrogène, tandis que pour nous il s’agissait de trouver le meilleur moyen et le plus insolite de nous faire jouir et de nous témoigner notre amour. Bien qu’encore jeune, Maria semblait avoir été toujours vieille, et Marianne et moi, ne cessions de nous interroger sur ce qui avait dû être sa vie. Nulle trace de celle-ci sur les murs, sur les meubles, sous forme de quelques photos ou objets divers, seulement de ridicules Saintes Vierges et des bondieuseries. Maria la Ligurienne était muette, au propre et au figuré. Elle était pour nous mystère. Quand nous la retrouvions le matin, au petit déjeuner qu’elle nous préparait consciencieusement, elle ne nous souriait pas, mais son regard n’était pas non plus désapprobateur. Il ne signifiait rien. Pourtant, nous étions certaines qu’elle n’avait pas pu ne pas entendre nos couinements de plaisir ou nos allées et venues entre la maison et l’extérieur, car la lourde porte d’entrée grinçait, à moins que son sommeil ne fût vraiment très profond.

(Par un fleuve emportée...)

mercredi 14 mai 2014

Candeur


"Candeur: Toujours adorable. On en est rempli ou on n’en a pas du tout."
Gustave Flaubert
(Dictionnaire des idées reçues) 


lundi 12 mai 2014

Tout mon cœur pour le préserver

                                                    à Marianne

Mystère de mon amour
Banquise exquise
Un regard de toi bleu cerise a suffi
Pour éveiller mes jours
Pour éclairer ma nuit.

Merveille de mon amour en gaze perlée
Tu me vises de toutes tes nuances dites orientales
Ô Cheval de mer
Ô Marianne
Je te chevauche comme une sirène
Je te fouette
Je te lie comme la Babette
Et ton sourire
Orné d’une frange de perles assorties à ta crinière d’écume
Me séduit
Et fait de toi
Pour moi 
Une sorte de tribadour
Une amoureuse conquérante et très conquise

Horloge aux poires
Trésor de douceur achevée
Trésor de tiédeur bien levée
Je suis dans ton lit
Je te respire
Broyée par le temps qui me trépasse
Et ne suis rien moins que le sourire d’une cédille morte

Que viennent les beaux jours
Les ombrelles en tissu glacé de toutes les couleurs
Sabots de sable sur le sable
Oh mon Dieu
Comme tout cela est émouvant
Ces beaux jours instables qui sont à nous promis
Et dans lesquels petit à petit nous sombrons
Levons nos verres mes amies 
Pour porter toast à la vie éphémère

Ce jardin merveilleux que tu m'as cultivé
Ô Marianne
Agitera convulsivement la moustache blanche du vieillard

Et j'y mettrai tout mon coeur pour le préserver

(Par un fleuve emportée...)

vendredi 9 mai 2014

Loin sur la mer

 A Camogli, nous louions chez l’habitant, à dire vrai, chez l’habitante, une dénommée Maria, dame d’une soixantaine d’années, un peu rigide, qui avait accepté de nous céder, moyennant finance, une petite chambre de son appartement. Cet appartement, assez sombre, se trouvait sur la langue de rochers en forme de promontoire, entre l’anse de la plage et celle qui forme le port, à proximité de l’église et du "Castello della Dragonara", donnant plein sud, sur la mer. Notre chambre, propre, meublée de manière austère, communiquait avec le reste de l’appartement de Maria par un escalier de pierre, et ouvrait sur une minuscule terrasse qui surplombait la mer. Sur cette terrasse, les jours de grandes soleillées, nous passions de longues heures, complètement nues, à l’abri des regards, dans une indolence assez obscure. 

 Je ne sais pour quelle raison nous avions échoué là. A notre arrivée, fatiguées (nous avions roulé depuis Nice), nous avions garé à grand peine notre voiture dans un endroit en travaux, près du port, et nous étions mises en quête d’un hôtel, en partant du côté de la plage, mais tous s’avéraient complets. Nous regrettions un peu notre imprévoyance, mais en nous adressant à un pêcheur qui réparait son filet, dans le port, nous avons obtenu l’adresse de Maria. Finalement, nous sommes restées chez elle, sans doute à cause de la vue sur mer qui nous plaisait bien, mais surtout de sa minuscule terrasse ensoleillée.

 Maria, très vite, a compris que nous étions lesbiennes. Très pieuse, elle se rendait plusieurs fois par jour à l’église et se débrouillait du mieux qu’elle pouvait pour respecter notre intimité. Il faut dire que la chose était facilitée par le fait que notre chambre ne donnait pas directement dans son appartement, mais qu’il fallait s’en écarter par ce petit escalier étroit de pierre. Nous prenions seulement nos petits déjeuner avec elle, dans sa salle-à-manger et, le reste du temps, nous restions soit dans notre chambre à nous caresser, nous aimer, soit nous allions nous promener. Un soir, Maria nous prépara notre repas, des pâtes au pesto. Maria parlait peu et souriait peu. Elle ne parlait pas le français et nous très mal l’italien. Il était donc très difficile de tenir des conversations quelque peu élaborées. 

 Dans la journée, quand nous n’allions pas dans une autre ville ou vers d’autres paysages, nous descendions dans le petit port pour regarder les pêcheurs et leurs gozzis multicolores, ainsi que le golfe Paradiso, ou bien, nous allions admirer toutes ces maisons colorées, alignées le long de la Promenade Garibaldi qui, dit-on, aurait été créée sur le modèle de la célèbre Promenade des Anglais de Nice. Nous aimions aussi entrer dans les boutiques, notamment dans une délicieuse pâtisserie où nous prîmes l’habitude d’acheter une moelleuse et légère focaccia, sorte de fougasse ligurienne à l’huile d’olive recouverte d’oignons. Nous nous installions aussi, parfois, aux petites tables des glaciers pour déguster l’inimitable paciugo, glace recouverte d’un sirop de griotte et relevée de rhum. Les camogliesi sont aussi des petits gâteaux excellents, préparés à base de pâte à beignet et de crème pâtissière au rhum, ou bien encore avec de la crème de marron, d’amande, de noisette ou de gianuja, c’est-à-dire du chocolat à la noisette.

 Bien sûr, dans ce lieu extraordinaire, tout empreint de la présence des anciennes et vénérables traditions maritimes qui ont fait la gloire des Gênois, et notamment celle de Christophe Colomb, faute d’une embarcation qui nous aurait permis de courir le monde comme tous ces gens héroïques, nous nous adonnions rituellement à notre vice chéri, je veux dire que nous sortions nues sous un manteau, godes en poche, sous les coups de minuit, quand l’animation des rues s’était à peu près éteinte, et cela nous donnait l’illusion merveilleuse de naviguer loin sur la mer.

(Par un fleuve emportée...)

mercredi 7 mai 2014

Toute chose

Vue de Camogli



 Je me sens toute chose. Je reviens d’un voyage de quinze jours en Ligurie qui me semble avoir duré une éternité. Avec Marianne, nous avons visité Gênes, avons trouvé des petits coins charmants et pittoresques, tout autour de cette grande et ancienne cité aux très riches palais, mais pas au fond de brumeuses et mystérieuses vallées, comme je l’écrivais avant notre départ. Chaque jour, nous avons joui de la Méditerranée et de cette côte rude et essentielle. Nous nous sommes promenées sur le Sentiero Azzurro des Cinque Terre, avons séjourné à Camogli, batifolé à Portofino, turbulé à Santa Margherita Ligure et à Rapallo. Le ciel était souvent bleu, parfois maussade, comme sur cette vue de Camogli, mais la température de l’air toujours douce. Il m’a semblé étrange cet appel de l’horizon, provoqué par l’étendue méditerranéenne qui contrastait avec la dureté souvent verticale du paysage, rocheux et abyssal. 

 Avec Marianne, j’ai vécu de l’instant, de la lumière et des sensations. Nous nous sommes nourries de l’ombre des murs, de la hauteur fatigante des innombrables escaliers qui serpentent dans les villes, de la pâleur des lointains, nous avons dialogué avec les roses, les vignes, les oliviers, les chênes, mais aussi les chiens, les abeilles et les oiseaux. Nous avons aimé cette belle lumière de la Méditerranée du nord, qui souligne le côté mortel des choses, comme dans les tableaux de Cézanne et du Lorrain, qui nous fait pénétrer insidieusement dans la tragédie, car il se passe quelque chose dans cet air qui n’en a pas l’air, qui fait aussi entrer dans la méditation, car la Méditerranée, baignée de cette lumière, devient métaphysique. Cette lumière fait aussi entrer dans l’amour, dans la recherche du plaisir, car tout en Ligurie ne se regarde qu’avec une intense émotion. 

 Les yeux de Marianne, je les ai mieux regardés, ses seins, je les ai mieux aspirés entre les marbres flamboyants des églises.

(Par un fleuve emportée...)